
Lancé officiellement en janvier 2026, l’EDHEC Quantum Institute est une première mondiale : jamais encore une grande école de commerce n’avait créé un institut entièrement dédié aux technologies quantiques.
Basé à Nice, au cœur d’un écosystème scientifique et industriel riche et structuré, il s’est donné une mission à dimensions multiples : préparer les étudiants de l’EDHEC aux enjeux quantiques en intégrant ces savoirs dans tous ses programmes, accompagner les décideurs et les entreprises dans leur compréhension, leur appropriation et leur préparation aux technologies quantiques grâce à l’éducation et à la recherche appliquée, et ouvrir ce chantier au plus grand nombre par une démarche active d’acculturation et de diffusion.
Derrière cette initiative, Lionel Martellini, professeur de finance de réputation mondiale, docteur en finance de l’Université de Californie à Berkeley et docteur en astrophysique de l’Université Côte d’Azur, convaincu que la révolution quantique pourrait avoir un impact sur l’économie encore plus profond que celui de l’intelligence artificielle, et que le moment de s’y préparer est désormais arrivé.
Découvrez notre interview de Lionel Martellini (en photo), Fondateur – Directeur de l’EDHEC Quantum Institute, Professeur de Finance à l’EDHEC Business School.
L’EDHEC Quantum Institute est une première mondiale dans une école de commerce. D’où vient cette initiative ?
L’idée est née d’un constat. D’un côté, les fournisseurs de technologies quantiques avancent très vite sur ce qui constitue une révolution industrielle massive, comparable à ce qu’a été l’IA, peut-être plus profonde encore. De l’autre, les utilisateurs finaux de ces technologies ont, en général, une culture très modérée de ce qu’est le quantique et de ce qu’il peut faire pour eux. Nous avons considéré qu’il y avait un besoin réel d’un pont entre ces deux mondes : informer, aider les décideurs économiques à mieux comprendre les enjeux et à préparer l’adoption de ces technologies quand le moment viendra. Et ce moment arrive vite.
On parle de révolution quantique, mais une première révolution a déjà eu lieu. Qu’est-ce qui change aujourd’hui ?
Les technologies quantiques ont déjà complètement transformé nos économies. Le laser pour la fibre optique, les microprocesseurs pour l’ordinateur, l’IRM en médecine, les horloges atomiques : tout cela est basé sur la physique quantique.
Cette première révolution s’est jouée dans les années 50 et 60. Ce qui arrive aujourd’hui, c’est la deuxième révolution quantique, d’une nature radicalement différente. La première portait sur la maîtrise de grands systèmes de particules. Ce qu’on apprend à faire maintenant, c’est manipuler les objets quantiques un par un, au niveau individuel, un photon, un électron. Grâce à deux propriétés fondamentales de la physique quantique, la superposition et l’intrication, cela ouvre des capacités que nous n’avions tout simplement pas. C’est un peu comme quand nos ancêtres ont appris à maîtriser le feu. Le feu existait. Mais à partir du moment où ils l’ont domestiqué, tout a changé. Nous en sommes exactement là.
Concrètement, quels sont les trois piliers de cette deuxième révolution ?
Le premier, c’est le calcul quantique. L’ordinateur quantique va permettre de résoudre des problèmes aujourd’hui inaccessibles, des calculs qui prendraient des millions d’années sur un ordinateur classique et qui prendront quelques minutes ou quelques heures. C’est un réel saut qualitatif.
Le deuxième pilier, ce sont les communications quantiques. La physique quantique va nous offrir des moyens de sécuriser nos échanges de manière absolument inviolable. C’est à la fois une opportunité majeure et un sujet de vigilance pour toutes les organisations.
Le troisième pilier, c’est la métrologie, la mesure de précision. Grâce aux phénomènes quantiques, on est capable aujourd’hui de mesurer le champ magnétique local à un point précis de la Terre avec une telle précision qu’on peut se géolocaliser sans satellite. Les applications en défense, en médecine et en exploration sont considérables.
Votre propre trajectoire est singulière entre finance et physique. Comment ces deux mondes se sont-ils rejoints ?
Mon métier, c’est d’être professeur de finance. J’ai dirigé un centre de recherche en finance à l’EDHEC, nous avons créé des spin-off, accompagné des grands groupes mondiaux. C’est mon vrai métier.
Mais j’ai toujours consacré du temps à ce qui était une vraie passion intellectuelle : la physique. J’ai commencé par l’astrophysique, j’ai démarré un doctorat parce que c’était un rêve d’enfance. Puis au retour d’un séjour sabbatique d’un an au MIT, j’ai développé un programme de recherche sur les fondements de la physique quantique. Et là, en entrant dans ce monde, j’ai réalisé qu’une nouvelle révolution technologique était sur le point de déferler. Quelqu’un comme moi, qui travaille dans la finance depuis 30 ans et qui de surcroît aime la physique, n’avait pas conscience que la finance allait être bouleversée par ces technologies. Si quelqu’un avec ce profil ne le savait pas, il y avait manifestement un besoin énorme d’acculturation. C’est ce qui m’a conduit à proposer la création de cet institut à notre doyen.
Quels secteurs économiques sont les plus concernés par les opportunités qu’offre le quantique ?
=Tous les secteurs, mais certains plus immédiatement que d’autres. La finance, naturellement, pour l’optimisation de portefeuilles et la gestion des risques.
La santé, avec un enjeu majeur : la conception de nouveaux médicaments. L’ordinateur quantique permettra de modéliser l’interaction entre une molécule médicament et la molécule d’un pathogène et d’identifier le traitement optimal pour chaque patient. On a les équations, on a la physique et les mathématiques. Ce qui manque aujourd’hui, c’est la puissance de calcul. Demain, nous l’aurons.
Au-delà de la santé, il y a les nouveaux matériaux, l’énergie, la chimie, la logistique, la défense. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on saura combiner des briques élémentaires en simulation et voir ce que cela donne à grande échelle.
L’ordinateur quantique n’est pas une machine universelle qui fait tout mieux que l’ordinateur classique : c’est un outil qui résout certains problèmes de façon radicalement plus efficace. Mais de ces problèmes spécifiques, il y en a dans toutes les industries.
À quel horizon les dirigeants doivent-ils se saisir du sujet, et par où commencer ?
Les horizons que donnent les experts les plus sérieux pour un ordinateur quantique opérationnel se situent autour de 2029-2031. C’est demain. Parmi les banques anglo-saxonnes, JP Morgan ou HSBC ont déjà des équipes dédiées au quantique. En France, le Crédit Agricole et BNP Paribas s’impliquent activement sur le sujet. Google a annoncé qu’il aura totalement migré vers la cryptographie post-quantique en 2029. Orange accompagne déjà ses clients dans cette transition.
Le premier point d’entrée pour toute organisation, quel que soit son secteur, est la cybersécurité. Toute notre cryptographie actuelle repose sur le fait qu’il faudrait des millions d’années à un ordinateur classique pour déchiffrer nos clés de sécurité. L’ordinateur quantique changera fondamentalement cette équation. La migration vers ce qu’on appelle la cryptographie post-quantique va demander des années d’audit, de refonte de systèmes, de mise à niveau d’infrastructures. Mais ce n’est pas un sujet réservé aux DSI : il remonte au comité de direction et concerne les directeurs financiers, marketing, juridiques, RH, l’ensemble des décideurs.
Qu’est-ce que l’EDHEC Quantum Institute propose concrètement aux entreprises ?
Nous les engageons sur quatre axes.
Le premier, c’est la recherche. Nous organisons le dialogue entre un fournisseur de technologie quantique et un utilisateur potentiel, une banque, un gestionnaire d’actifs, un industriel. Nous apportons la connaissance des cas d’usage métier, eux apportent la technologie. Cela permet de travailler sur des problèmes réellement pertinents plutôt que sur des démonstrations technologiques déconnectées des réalités du terrain.
Le deuxième axe, c’est la formation. Nous développons des programmes d’executive education, en format ouvert ou sur mesure. Une organisation peut nous demander un programme spécifique pour ses cadres. Notre vocation reste la montée en compétences et l’acculturation aux enjeux, aux menaces et aux opportunités.
Le troisième axe, c’est le partage des connaissances et l’acculturation du plus grand nombre. Notre conviction est que la révolution quantique ne concerne pas uniquement les scientifiques ou les dirigeants d’entreprise : c’est un sujet de société. Nous organisons donc des conférences, des webinaires, des prises de parole dans les médias et des événements ouverts au grand public pour rendre ces sujets accessibles. Nous travaillons également sur des formats innovants de diffusion des savoirs, dont un projet de bande dessinée consacré aux fondements de la physique quantique. Notre ambition est de contribuer à créer une culture quantique partagée, à l’image de ce qui s’est développé autour de l’intelligence artificielle ces dernières années.
Le quatrième et dernier axe, c’est l’incubation. L’EDHEC dispose de deux incubateurs, l’un à Station F à Paris, l’autre à Sophia Antipolis, TechForward, géré en collaboration avec EURECOM et l’Institut Mines Télécom. Nous allons y ouvrir un quantum track pour accompagner, par du mentoring, du réseau et du feedback, l’émergence de projets entrepreneuriaux autour du quantique.
Pourquoi Nice et la Côte d’Azur sont-elles un territoire pertinent pour accueillir cet institut ?
Parce qu’il y a ici un écosystème quantique déjà riche. L’Institut de Physique de Nice regroupe des laboratoires de très haut niveau. Thales Alenia Space développe à Cannes une expertise quantique significative. L’Université Côte d’Azur est un partenaire naturel. Ce que nous voulons contribuer à faire, avec l’ensemble de ces acteurs, c’est positionner Nice et la Côte d’Azur sur la carte mondiale du quantique for business : pas uniquement la recherche fondamentale, mais le quantique appliqué, utile, accessible aux décideurs.
Quels sont les prochains jalons de l’Institut ?
Sur le plan pédagogique, le premier cours quantique a été dispensé il y a quelques semaines dans notre programme MBA. L’an prochain, nous devrions déployer le sujet dans le programme Grande École, puis dans le bachelor. Dans deux ans, l’ensemble de nos étudiants sera exposé aux enjeux quantiques, comme ils le sont aujourd’hui à l’IA et au changement climatique.
Sur le plan des événements, nous participerons au World Quantum Cannes Festival, les 17 et 18 novembre au Palais des Festivals à Cannes, aux côtés de l’Université Côte d’Azur et de Thales. En parallèle, nous organisons un événement ouvert au grand public : une conférence d’Étienne Klein, physicien et grand passeur de science, accompagnée d’ateliers et d’une exposition sur le quantique dans l’art. Parce que l’acculturation au quantique n’est pas seulement une affaire de dirigeants. C’est une affaire de société.
Contact
Noëmie NEVERS
Head of Marketing & Communications